Les femmes dans l’anarchie (et sur le papier).

En ce moment au boulot, entre deux appels et en cachette, je me tape ce vieux bouquin qui pue à t’en donner un orgasme de lecteur :

aucafe

Alors comme ces derniers temps j’arrive pas à pondre de note qui me satisfasse, je vous mets ce petit extrait qui constitue le chapitre XI de ces excellents dialogues que Malatesta a rédigé sur plusieurs années. Un chapitre que l’on devrait lire en public, et à beaucoup d’anars en premier lieu !

Le « livre » est consultable en ligne dans sa totalité chez l’ami Kropot chez qui j’ai fait mon copié/collé.

AMBROISE. — J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit dans nos conversations… et je renonce à discuter. Non que je me confesse vaincu ; mais… en somme, vous avez vos raisons et l’avenir pourrait bien être pour vous.
En attendant, je suis magistrat et tant que la loi est là, je dois la respecter et la faire respecter. Vous comprenez…

GEORGES. — Oh, je comprends très bien. Faites, faites seulement. Ce sera notre affaire d’abolir la loi et de vous libérer ainsi de l’obligation d’agir contre votre conscience.

AMBROISE. — Doucement, doucement, je n’ai pas dit cela… mais passons.
Je voudrais de vous quelque autre explication.
Nous pourrons peut-être nous entendre sur les questions regardant le régime de la propriété et l’organisation politique. Après tout, ce sont des formes historiques qui ont changé maintes fois et qui peut-être changeront encore.
Mais il y a des institutions sacrées, des sentiments profonds de l’âme humaine que vous blessez continuellement : la famille, la patrie !
Par exemple, vous voulez mettre toute chose en commun. Naturellement, vous mettrez en commun aussi les femmes et vous ferez ainsi comme un grand sérail, n’est-il pas vrai ?

GEORGES. — Écoutez, si vous voulez discuter avec moi, faites-moi le plaisir de ne pas dire de sottises et de ne pas faire de l’esprit de mauvais aloi. La question que nous traitons est trop sérieuse pour l’émailler de lazzis vulgaires!

AMBROISE. — Mais… je parlais sérieusement. Que ferez-vous des femmes ?

GEORGES. — Alors tant pis pour vous, car il est vraiment étrange que vous ne compreniez pas l’absurdité de ce que vous avez dit. Mettre en commun les femmes ! Et pourquoi ne dites-vous pas que nous voulons mettre en commun les hommes ? Ce qui peut seul expliquer votre conception, c’est que, par une habitude invétérée, vous considérez la femme comme un être inférieur, créé et mis au monde pour servir d’animal domestique et d’instrument de plaisir au mâle. Vous la comptez pour une chose et vous supposez qu’il faut lui assigner le destin des choses. Mais nous, qui considérons la femme comme un être humain semblable à nous et devant jouir de tous les droits et de tous les moyens d’existence dont jouit ou doit jouir le sexe masculin, nous trouvons tout simplement vide de sens la question : Que ferez-vous des femmes? Demandez plutôt: Que feront les femmes ?  Et je vous répondrai qu’elles feront ce qu’elles voudront et que, puisqu’elles ont, au même titre que les hommes, besoin de vivre en société, il est certain qu’elles voudront s’accorder avec leurs semblables, mâles et femelles, pour satisfaire à leurs besoins au plus grand avantage et d’elles-mêmes et de tous.

AMBROISE. — Je comprends: vous considérez la femme comme l’égale de l’homme. Pourtant, beaucoup de savants, après examen de la structure anatomique et des fonctions physiologiques de l’organisme féminin, soutiennent que la femme est naturellement inférieure à l’homme.

GEORGES. — Eh ! ne sait-on pas que, quelle que soit la chose à soutenir, on trouvera toujours un savant pour cela. Il y a des savants qui admettent l’infériorité de la femme ; d’autres, au contraire, soutiennent que ses facultés et sa capacité de développement équivalent celles de l’homme et que si, aujourd’hui, les femmes sont généralement moins intelligentes que les hommes, cela dépend de l’éducation qu’elles reçoivent et du milieu où elles vivent. Si vous cherchez bien, vous trouverez également des savants, ou, du moins, des savantes, qui déclarent que l’homme est un être inférieur destiné à libérer la femme des travaux matériels afin de la laisser à ses vocations génitales. Je sais que cette thèse a été soutenue en Amérique.
Mais qu’importe !! Il ne s’agit pas ici de résoudre un problème scientifique, mais de réaliser un vœu, un idéal humain. Donnez à la femme tous les moyens et toute la liberté de se développer : il n’en résultera que ce qui peut en résulter. La femme sera-t-elle l’égale de l’homme, sera-t-elle plus intelligente ou moins intelligente que lui? C’est ce que les faits démontreront. La science, du reste, profitera de  l’expérience, puisqu’elle aura alors des faits positifs, sur quoi élever ses inductions.

AMBROISE. — Donc, vous ne prenez pas en considération les facultés naturelles aux individus?

GEORGES. — Pas dans le sens qu’elles doivent créer des droits. Dans la nature, vous ne trouverez pas deux individus égaux; mais nous réclamons pour tous l’égalité sociale; c’est-à-dire les mêmes moyens, les mêmes conditions :  et nous croyons que cette égalité non seulement répond au sentiment de justice et de fraternité qui s’est développé dans l’humanité, mais aussi tourne au réel avantage de tous, forts ou faibles.
Parmi les hommes aussi, parmi les mâles, les uns sont plus intelligents, les autres moins, mais on n’admet pas pour cela que les uns doivent avoir plus de droits que les autres. Certains soutiennent que les blonds sont mieux doués que les bruns ou vice-versa; que les races à crâne oblong sont supérieures à celles à crâne large ou vice versa; et la question, si elle a une base rationnelle, est certainement intéressante pour la science, mais, étant donné l’état actuel des sentiments et des idéaux humains, il serait absurde de prétendre que les blonds et les dolichocéphales doivent commander aux bruns et aux brachycéphales ou vice-versa. N’est-ce pas votre avis?

AMBROISE. — D’accord. Mais revenons à la question de la famille. Vous voulez l’abolir ou l’organiser sur une autre base?

GEORGES. — Voici. Dans la famille, il est nécessaire de considérer les relations économiques, les relations sexuelles et les relations entre enfants et parents.
En tant qu’institution économique, il est clair que la famille n’aura plus de raison d’exister et qu’elle disparaîtra en fait, dès que sera abolie la propriété individuelle et, par conséquent, l’héritage. En ce sens, du reste, la famille est déjà abolie pour la grande majorité de la population, composée de prolétaires.

AMBROISE. — Et pour les relations sexuelles? Vous voulez l’amour libre, la…

GEORGES. — Allons donc! Croyez-vous qu’il peut exister un amour esclave?
Vous trouverez la cohabitation forcée, l’amour feint, par force, par intérêt ou par convenance sociale : il y aura même des hommes et des femmes qui respecteront le lien matrimonial par conviction religieuse ou morale; mais l’amour vrai ne peut exister, ne se conçoit pas sinon parfaitement libre.

AMBROISE. — C’est vrai ; mais si chacun suivait les caprices que lui inspire le dieu amour, il n’y aurait plus de morale et le monde deviendrait un lupanar.

GEORGES. — En fait de morale, vous pouvez vous vanter vraiment des résultats de vos institutions. L’adultère, les mensonges de toutes sortes, les haines longuement couvées, les maris qui tuent leurs femmes, les femmes qui empoisonnent leurs maris, les infanticides, les enfants qui grandissent parmi les scandales, les querelles familiales… Est-ce là la morale que vous croyez menacée par la liberté de l’amour?
C’est aujourd’hui vraiment que le monde est un lupanar, parce que les femmes sont fréquemment obligées de se prostituer pour vivre ; parce que le mariage souvent contracté par pur calcul d’intérêt, est toujours pour toute sa durée une union dans laquelle l’amour n’entre pas du tout ou n’entre que comme un accessoire.
Assurez à tous les moyens de vivre d’une manière convenable et indépendante, donnez à la femme la complète liberté de disposer de sa, personne, détruisez les préjugés religieux ou autres qui astreignent les hommes et les femmes à toutes sortes de convenances dérivant de la servitude et la perpétuant — et les unions sexuelles seront faites d’amour, dureront autant que durera l’amour, et ne produiront que la félicité de l’individu et le bien de l’espèce.

AMBROISE. — Mais, enfin, êtes-vous partisan des unions perpétuelles ou des unions temporaires? Voulez-vous les couples séparés ou la multiplicité et la variété des relations sexuelles ou même la promiscuité complète?

GEORGES. — Nous voulons la liberté.
Jusqu’à présent, les unions sexuelles ont tellement subi la pression de la violence brutale, de la nécessité économique, des préjugés religieux et des prescriptions légales qu’il n’est pas possible de déduire quel sera le mode de relations sexuelles qui répondra le mieux au bien physique et moral de l’individu et de l’espèce.
Il est certain qu’une fois éliminées les conditions qui, aujourd’hui, rendent artificielles et forcées les relations entre hommes et femmes, il se constituera une hygiène et une morale sexuelles qui seront respectées, non parce que légales, mais par la conviction, basée sur l’expérience, qu’elles satisfont au bien des individus et de l’espèce.
Mais cela ne peut être que l’effet de la liberté.

AMBROISE. — Et les enfants ?

GEORGES. — Vous comprenez que, la propriété commune admise et le principe de la solidarité sociale établi sur de solides bases morales et matérielles, l’entretien des enfants appartiendra à la communauté et leur éducation sera le soin et l’intérêt de tous.
Il est probable que tous les hommes et toutes les femmes aimeront tous les enfants : et si, comme je le crois certainement, les parents ont une affection spéciale pour ceux qui sont nés d’eux, ils n’auront qu’à se réjouir en sachant que l’avenir de leurs enfants est assuré et qu’ils ont pour leur entretien et leur éducation le concours de toute la société.

AMBROISE. — Mais le droit des parents sur leurs enfants, le respectez-vous, au moins ?

GEORGES. — Le droit sur les enfants est fait de devoirs; a plus de droits sur eux, c’est-à-dire de droits à les guider et à les soigner, qui les aime le mieux et s’en occupe le plus: comme, d’habitude, les parents aiment mieux leurs propres enfants que ceux des autres, c’est aussi à eux qu’appartiendra principalement le droit de pourvoir à leurs besoins. Et, à ce sujet, il n’y a pas à craindre de contestations, parce que si quelque père dénaturé aime peu ses enfants et ne les soigne pas, il sera content que d’autres s’en occupent et l’en débarrassent.
Mais si, par droit du père sur ses enfants, vous entendez le droit de les maltraiter, de les corrompre, de les exploiter, je nie d’une manière absolue ce droit et je crois qu’aucune société digne de ce nom ne le reconnaîtrait et ne le souffrirait.

AMBROISE. — Mais vous ne pensez pas que cette manière de confier la responsabilité de l’entretien des enfants à la collectivité provoquerait une telle augmentation de la population qu’il n’y aurait plus de quoi vivre pour tous ? Et vous ne voulez pas entendre parler du malthusianisme que vous appelez une chose absurde !

GEORGES. — Je vous ai dit autrefois qu’il est absurde de prétendre que la misère actuelle dépend de l’excès de la population et de vouloir y remédier par les pratiques malthusiennes. Mais je reconnais bien volontiers la gravité de la question de la population et j’admets que dans l’avenir, quand tous les enfants qui naîtront auront leur entretien assuré, la misère pourrait renaître par excès réel de population.
Les hommes émancipés et instruits penseront, quand ils le jugeront nécessaire, à mettre une limite à la trop rapide multiplication de l’espèce; et j’ajoute qu’ils n’y penseront sérieusement que quand seront détruits les accaparements, les privilèges, les obstacles mis à la production par l’avidité des propriétaires: quand auront disparu toutes les causes sociales de la misère, alors seulement la nécessité de proportionner le nombre des vivants à la possibilité de la production,
et à l’espace disponible, apparaîtra à tous, simple et évidente.

AMBROISE. — Mais si les hommes ne veulent pas y penser !

GEORGES. — Alors tant pis pour eux.
Vous ne voulez pas comprendre qu’il n’est aucune providence divine ou naturelle qui s’occupe du bien des hommes. Leur bien, il est nécessaire que les hommes s’en occupent eux-mêmes, en faisant ce qu’ils trouvent utile et nécessaire pour parvenir au but.
Vous dites toujours : mais s’ils ne le veulent pas? En ce cas, ils n’arriveront à rien et resteront toujours en proie aux forces aveugles qui les environnent.
Il en est de môme aujourd’hui : les hommes ne savent ce qu’il faut faire pour devenir libres ou, s’ils le savent, ils ne veulent pas le faire. C’est pourquoi ils restent esclaves.
Mais nous espérons qu’ils sauront et voudront plus vite que vous ne pensez.
Alors, ils seront libres.

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