L’Ascension

L’Ascension – Lucien Bourgeois
(Plein Chant – 1980)

bourgeois1Chez moi, y’avait pas de bouquins. Enfin, en-dehors des sélections trimestrielles de France Loisirs, le roi de la vente forcée de culture pour les pauvres. Du coup, avec ma sale habitude de dévorer tout ce qui se présentait sous forme de pages imprimées et reliées entre elles, j’ai vite été catalogué comme l’intello de la famille, celui qui allait réussir. Aujourd’hui, à plus de quarante piges, avec ses 9,43 euros de l’heure crachés contre un travail abrutissant, il fait belle figure l’intello ; jolie réussite…

La littérature prolétarienne, j’ai découvert assez tard, même s’il m’était arrivé d’en lire sans le savoir. Et sans le savoir non plus, j’ai un peu suivi – toute proportion gardée ! – le même cheminement de pensée que celui exprimé par Lucien Bourgeois dans ce livre considéré comme « fondateur » de ce mouvement littéraire.

C’est à quarante-trois ans que, poussé par Marcel Martinet, Bourgeois s’est collé à l’écriture de cette autobiographie. Là où le refus de parvenir de Martinet reste tout théorique, celui de Bourgeois, doublé d’un besoin de s’élever culturellement, est boulonné à son milieu : « J’ai compris à la longue, que le mieux que j’avais à faire, si j’étais susceptible de faire quelque chose de bon, était de rester moralement, et à tous les autres points de vue, avec ceux au milieu desquels le sort m’a fait naître. »

Pour Bourgeois, il n’est pas question de se morfondre dans des métiers pénibles ; il a bien essayé de s’élever un peu professionnellement, mais il avait une scoumoune de tous les diables. Issu du sous-prolétariat de la fin du 19ème siècle, il n’arrivera jamais à sortir ses chaussettes trouées de sa gangue de misère. C’est lui le gars de la mistoufle ! Bonne pâte, les patrons lui ont toujours écrasé les arpions jusqu’à ce qu’il trouve un chouette job qui lui plaisait : ouvrier photograveur. Après les patrons, c’est le destin qui le rattrape et l’oblige à laisser tomber, ses yeux se mettant à déconner à plein tube. Il survivra péniblement jusqu’à sa mort prématurée grâce à un misérable job d’employé trouvé par son pote Poulaille.

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Pourtant, il n’a jamais lâché l’affaire Lucien : alors que tout lui interdisait d’accéder à la culture, il a lu tout ce qu’il pouvait trouver, a grugé les bibliothèques pour emprunter des livres que son statut lui interdisait avant de s’y coller lui-même, de prendre sur son maigre temps de repos, sur son sommeil, sur ses dimanches pour écrire dans son petit cahier d’écolier. Des écrits qui seront publiés pour la première fois en 1931 et auxquels rien ne succèdera, personne ne voulant éditer un auteur inconnu, encore moins après sa mort malgré les tentatives de Michel Ragon. Là aussi, et contrairement à la plupart des autres écrivains ouvriers ou paysans, Bourgeois ne réussira pas.

Mais il aura réussi la seule et unique ascension qui lui importait, celle qui lui était interdite : l’ascension morale et intellectuelle d’un prolétaire, émancipé au moins sur ce point-là. Et c’est déjà beaucoup, comme l’appuie la dernière phrase du livre : « Ne semble-t-il pas qu’il est temps que nous prenions pleinement conscience de nous-mêmes ? »

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J’ai trouvé ce livre, et bien d’autres, chez le petit imprimeur-éditeur Plein Chant qui, en-dehors de la très bonne collection Voix d’en bas dans laquelle figure L’Ascension, édite bien d’autres jolis livres.
A lire aussi, la partie consacrée à Lucien Bourgeois par Michel Ragon dans son Histoire de la littérature prolétarienne en France.

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