Lecture

Viens Poupoulpe.

poulpe

Bon.

Pour la première, et sûrement dernière fois de ma vie, je viens de participer à un concours de nouvelles. Pour me pousser aux fesses – je dois avoir une douzaine d’histoires entamées mais jamais terminées sur mon disque dur – je m’étais dit que jouer le jeu des contraintes imposées (personnages, durée, etc.) m’aiderait à achever au moins un texte de fiction dans ma vie.

J’ai eu envie, à plusieurs reprises et jusqu’au dernier moment (d’où le titre ultra-pourri de la nouvelle), de laisser tomber, le format très court frustrant mes envies habituelles et maladives de digressions

Et puis je me suis dit que merde, des Poulpe j’en ai lu des caisses, et dans le tas tout n’est pas bon, loin de là. Je range donc mon petit ego au fond de ma poche et vous balance ma poignée de pages. Ça ne m’appartient plus ce truc.

Bonne lecture.
(et merci à M. et C.)

Lire et/ou télécharger Le Poulpe – La part du catho en PDF

Ou tout simplement ci-dessous.


La part du catho

Les jambes escagassées dans l’espace ridicule accordé par la SNCF à ses voyageurs entre deux rangées de sièges de TGV, Gabriel Lecouvreur parcourait l’article découpé la veille dans un numéro de Sud Ouest oublié au Pied de porc à la Sainte-Scolasse par un voyageur de passage. La plume gauche-réac y informait les bordelais endormis qu’une troisième personne « marginale et proche des mouvements de l’extrême-gauche anarchiste » avait reçu des coups de poings et de tatanes coquées z’et anonymes au point, ce coup-ci, de s’être retrouvée plongée dans un coma bien plus profond que les potentielles pensées de ses agresseurs. La journaliste rappelait également que, comme les deux précédentes victimes, le bastonné était de nationalité espagnole et occupant d’un squat d’habitation « illégal » ouvert depuis quelques mois dans une petite rue perpendiculaire au cours de l’Yser. Elle finissait son article en ironisant : « que certains surnomment cours de la misère ». Joli mépris de classe et belle plume ; dans le cul.

Le pied tout juste posé sur le quai de la gare de Bordeaux Saint-Jean, le Poulpe s’en extirpa fissa, pressé et oppressé par l’infinitude d’écrans vidéo-publicitaires recouvrant ces murs autrefois vierges de pixels. La chaleur suffocante d’août, dense comme le cœur d’un canelé, ralentit illico son élan. Ignorant cette indésirable chose nommée tramway, Gabriel lança ses longues cannes vers le quartier Saint-Michel pour y dégotter une terrasse où avachir sa poulpitude et siroter une binche bien fraîche tout en réfléchissant à comment les mettre dans le plat, ses grands panards. Mais la gentrification et la gentille flication faisant leur œuvre, il ne trouva ouverts que deux bars à vin – pouah ! – et poussa donc jusqu’au fameux cours de la misère et fut ravi de constater qu’Yser rimait aussi avec bière, et que l’enfilade de troquets portugais se foutait royalement d’avoir posé ses fûts migratoires dans la cité du pinard.

Ce n’est qu’après avoir commandé une deuxième Sagres à la pression que Gabriel essaya de glaner quelques informations au petit patron chauve et rondouillard du El Polvo à Lagareiro, jusque-là tout sourire. À peine évoquées les agressions de squatteurs, son visage se ferma tout comme la discussion qu’il ponctua d’un « ch’est pour la maichon. » en claquant sur le comptoir le demi dont la mousse éclaboussa le Poulpe. Ce dernier encaissa sans broncher et alla s’installer à la seule table libre sur les deux qui, de part et d’autre de la grande double-porte vitrée, constituaient la terrasse du bar. Une voix l’interpella à bâbord, de l’autre côté du bateau du trottoir.
– Laissez tomber, flic. Ici, personne vous dira rien.
Gabriel tourna la tête et son regard croisa un crâne tondu au sabot n°4 sous lequel se tenait un perfecto clouté couvert de badges et patches retraçant l’histoire de l’anarcho-punk. Le crâne fit place à un visage féminin au sourire goguenard.
– Flic ? Z’avez pas pire encore comme insulte ?
– Cureton, prof de gym, maton, contrôleur de bus, militant du PS, mais vous avez pas l’air con à ce point.
Ils rirent tous les deux. Le Poulpe se leva pour la rejoindre à sa table.
– Je peux ?
Elle ne refusa pas et se contenta de hocher le menton vers la chaise vide face à elle. Il s’assit.
– Enchanté, Gabriel Chaban-Delmas.
Elle rit à nouveau.
– Salut Chaban, appelle-moi Georges.

Coup de bol, la Georges avait ses entrées dans le fameux squat de la rue Brémontier. Point de chute de voyageurs libres en provenance du sud, essentiellement Espagne et Portugal, la petite échoppe discrète était également le domicile de trois punks locaux, seuls occupants actuels, les ibères ayant préféré aller poser leurs sacs de couchage dans une banlieue plus sereine. Mis en confiance par Georges quant à ce grand échalas frisotté sorti d’on ne savait où, les trois punks de rue pas à la rue se relayèrent pour lui faire un rapide topo de la situation. Les menaces d’abord, graffitées pendant la nuit sur la façade de la maison. Des choses qui ne peuvent s’écrire qu’à l’encre brune. Avait suivi un pétage de vitres tout aussi nocturne avant la première agression.

Carlos, le premier, s’était fait serrer, un peu bourré, au retour d’un concert par trois jeunes gars qui lui avaient demandé du feu. À peine le temps de mettre la main dans la poche de son blouson pour attraper son briquet qu’il était déjà à terre, déséquilibré par un direct dans le pif. Il avait alors tant bien que mal encaissé les coups de satons dans les côtes, replié sur lui-même pour protéger les points vitaux. Trois jours plus tard c’était au tour de Nacho qui avait pourtant vite flairé le traquenard en voyant les deux silhouettes aux crânes glabres venir à sa rencontre. Il comprit également très vite que sa fuite dans une rue à sa gauche était vaine quand il aperçut deux autres silhouettes bloquant le passage. Pris en tenaille, il pria Durutti et Malatesta avant de prendre son avoinée. Et c’est le surlendemain que des agents de la voirie découvrirent, à une trentaine de mètres à peine du squat, Teófilo sans connaissance. Les trois petits keupons n’avaient aucun doute :
– C’est les mêmes boneheads de merde qui l’ont foutu dans le coma.
– Mouaif… Possible mais…
Gabriel fut coupé net par le bruit de coups violents sur la porte d’entrée. Les punkos se levèrent d’un bond, armés de planches de palettes ramassées au sol. Ils étaient déjà dehors quand Georges tendit un pied de chaise au Poulpe, et ils s’engouffrèrent à leur tour dans le petit couloir. La porte d’entrée, ouverte, flambait à peine sur sa partie basse. Pas très fortiches en cocktails Molotov les tondus. Par contre niveau baston, à quatre contre trois, ils étaient en train de mettre une bonne pâtée aux squatters anarcho-pacifistes. Georges déboula de derrière Gabriel, planté comme un con, pour aller coller un coup de planche de palette dans la tronche d’un des deux fafounets qui s’acharnaient sur ses potos. Sans trop savoir quoi faire de ses tentacules, le Poulpe se jeta, emmêlé, dans la mêlée. Voyant vite que les crasseux reprenaient le dessus, les caboches rases sonnèrent le repli. C’était compter sans le bras trop long du Poulpe qui accrocha le propret Harrington beige qui contenait un malingre couperosé que ses trois comparses abandonnèrent, oublieux soudain de cette fraternité virile qui les unissait.

Scotché au gaffer sur une chaise de cantine, le jeune skin balayait de ses yeux apeurés la petite meute qui lui faisait face. Le grand frisé qui l’avait chopé par le colback, penché vers l’avant sur un vieux tabouret à vis, l’avait délesté de son portefeuille duquel il avait tiré une carte d’identité.
– Lancelot Livianno, né le 17 octobre 1998 à Toulon. Puis, levant les yeux vers l’otage : Même pas majeur et déjà con et réac ; je te félicite pas Lancelot. Remarque, avec un prénom comme le tien, moi aussi j’en voudrais au monde entier.
– Attends ! intervint Georges. Livianno tu dis ?
Le Poulpe lui passa les papiers de l’ado. Elle s’approcha de ce dernier, pointant l’index sur la carte d’identité qu’elle colla sur le nez nazi endolori.
– T’es le fils de Bruno Livianno ? C’est ça ?
Pas de réponse.
– Putaiiiiiiin… On n’a pas le cul sorti des ronces mon pauvre Gabriel. Le Livianno senior, c’est un ancien RAC, aujourd’hui à la colle avec le Front (bas) National et qui joue à chat-bite avec tout ce que la région compte d’identitaires et catho-réacs. Gros poiscaille !

Bruno Livianno, à la scène chef d’entreprise plus que respectable à la tête de trois sociétés faisant dans le bien immobilier de luxe et les assurances, était ce soir-là seul dans son hôtel particulier de l’avenue Carnot, en plein quartier Caudéran. Son épouse partie avec les plus jeunes des sept enfants en Vendée pour le traditionnel rassemblement estival de sa grande famille, il disposait d’un calme absolu pour traiter ses affaires officielles et officieuses. Calme qu’interrompit le carillon de l’entrée qui sonna les premières notes de l’Ave Maria. Habitué aux visites tardives de certains comparses militants, Livianno alla ouvrir la porte sans même jeter un œil à l’écran du vidéophone. Ses yeux rencontrèrent le sourire béat de Gabriel, aux anges, et son plexus la large patasse du Poulpe qui l’envoya dinguer trois mètres en arrière. Ancien skin, ancien para et ancien sportif, ses muscles cinquantenaires s’étaient laissé piéger et envelopper par le gras de toutes ces années de confort bourgeois, et il eut beau tenter de rappeler à son corps ses réflexes d’antan, la poigne ferme de son agresseur le tirait déjà jusqu’au bureau du fond, seule pièce éclairée du long et large corridor de marbre.

– Cognac ?
– Bouge pas sac à merde !
Le facho mature, souriant, ramena vers lui le bras qu’il avait dirigé vers le carafon ouvragé ; obéissant mais insolent. Le Poulpe, qui avait avant de venir pris la précaution d’appeler ce bon vieux Pedro pour qu’il le rencarde en râlant sur où choper un pétard non-identifiable à Bordeaux-City, le tenait en joue, assis face à lui, l’avant bras posé sur la cuisse droite. L’autre ne s’était toujours pas défait de son léger rictus de défi.
– Je serais toi, je ferais un peu moins le mariole Bruno. On a chopé ta progéniture au crâne aussi lisse à l’intérieur qu’à l’extérieur en train d’essayer de foutre le feu à une baraque. Donc, deux choses. La première : tu m’expliques pourquoi t’envoies ton spermatozoïde et ses sbires casser du pauvre si tu veux pas qu’on le balance aux condés pour incendie volontaire. La seconde c’est que si tu veux revoir Lancelot, tu raques.
Le rictus, les sourcils et les épaules de Livianno s’affaissèrent en chœur. Et l’ex-RAC néo-catho-tradi rangé des Doc Martens raconta. Son accord avec Jules Marlin, premier adjoint au maire et gestionnaire du bailleur social Aquitaine Habitat détenue en majorité par… la mairie. Livianno était chargé, via les gros-bras-mais-petites-têtes que fréquentait son grand, de faire déguerpir plus vite que ne le permettait la loi, les petits propriétaires du quartier du cours de l’Yser, « racaille immigrée qui s’est approprié les biens des nôtres, les français purs ». Et ça marchait ; effrayés, ne voulant rien à voir affaire avec une police souvent raciste qu’ils évitaient par réflexe de survie, les petits proprios acceptaient sans sourciller les offres d’achats honteusement basses que venaient leur proposer de gentils cravatés municipaux le lendemain de leur agression. Au final, ce que souhaitait la société Aquitaine Habitat, sous l’impulsion de Marlin, c’était exproprier le populo et prendre possession de tous ces immeubles jugés insalubres. Et ensuite rénover, relouer, revendre à ceux qui avaient l’argent. Nettoyer la ville au Kärcher social. Les squatteurs en fait, ils s’en foutaient, ils auraient mis les voiles d’eux-mêmes à la réfection du quartier. Les rasés avaient vu ça comme un bonus ; du rabe de baston facile.

Au bout de la rue, Gabriel reconnut, adossée au vieux mur qui faisait angle avec les boulevards, la silhouette nonchalante de Georges. Il lui assura que désormais, pour un certain temps du moins, personne ne viendrait plus les emmerder, elle et les autres, dans le squat de la rue Brémontier.
Elle ne le questionna pas sur la serviette de cuir volumineuse qu’il tenait fermement serrée sous le bras.
– Tiens, lui dit-elle en lui passant un vieux sac US. Paris n’est qu’à trois heures de temps, mais avec ça tu seras encore avec nous pendant 90 minutes.

À l’aube, dans le premier TGV en partance, le Poulpe sortit du sac offert par Georges un vieux walkman dans lequel était déjà insérée une cassette Ferro 90. Old school jusqu’à la moule… Il tourna la mollette encrassée du volume au maximum, posa le vieux casque aux mousses orange sur ses oreilles et enfonça la touche play. Le train démarra sur les premières notes d’un morceau de Camera Silens.

C’était hier et tout est terminé,
Il va falloir trouver une autre façon de rêver
C’était hier et tout est oublié
Il va falloir penser qu’on n’peux pas toujours rêver

Correspondance SINIAC-MANCHETTE 2/2

Suite et fin.
La première partie est ici.

J’espère que les courageuses et courageux qui se seront tapé ces scans dégueulasses auront, s’ils ne les connaissent pas déjà, l’irrépressible envie de se jeter sur les bouquins des deux épistoliers décontractés.
Perso, je trouve que l’œuvre du méconnu Siniac, de par sa diversité, surpasse tranquillou celle de Manchette. Mais comme on dit, chacun ses goûts sont dans la nature…

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Correspondance SINIAC-MANCHETTE 1/2

Ce matin, pendant que le café passait, je cherchais à remettre la main sur mon exemplaire de Meurtres pour mémoire du stal Daeninckx, afin de relire le premier chapitre qui narre le massacre du 17 octobre 1961. Et c’est en fouillant mon étagère bringuebalante que je retombai sur ce hors-série que la revue Polar avait consacré en 1997 à Manchette, et mon œil fut accroché par le nom de Siniac écrit au dos : « Correspondance Siniac-Manchette », pour être exact.

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Bigre ! Aucun souvenir de ce truc. J’ai donc commencé à (re)lire cet échange et ai été happé par les quarante pages. Deux auteurs que j’adore qui papotent ensemble de leurs boulots et de leurs vies, et moi au milieu, observateur silencieux et non-invité qui me délecte de ces petites confessions qui n’apparaissent pas – ou très bien camouflées – dans leurs bouquins.

Au fil de ma lecture, j’avais envie de surligner, de noter et de faire partager les innombrables passages qui me faisaient vibrer de bonheur.

Pour mettre un terme à cette frustration – puisqu’au final tout leur échange aurait été surligné, que ce soit quand ils parlent du processus d’écriture, de leur désintérêt total des auteurs « classiques » contemporains, de leur amour des films d’action, de leurs difficultés à vivre de leur métier,etc. Et aussi parce que cette revue a l’air chaud-patate à trouver d’occase – j’ai décidé de partager ici cette correspondance, tout aussi jouissive que la lecture de leurs bouquins respectifs.
En espérant que Rivages ou François Guérif, s’ils passent par ici, ne voient pas de problème à cela.

Bonne lecture !

La seconde partie est ici.

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L’Ascension

L’Ascension – Lucien Bourgeois
(Plein Chant – 1980)

bourgeois1Chez moi, y’avait pas de bouquins. Enfin, en-dehors des sélections trimestrielles de France Loisirs, le roi de la vente forcée de culture pour les pauvres. Du coup, avec ma sale habitude de dévorer tout ce qui se présentait sous forme de pages imprimées et reliées entre elles, j’ai vite été catalogué comme l’intello de la famille, celui qui allait réussir. Aujourd’hui, à plus de quarante piges, avec ses 9,43 euros de l’heure crachés contre un travail abrutissant, il fait belle figure l’intello ; jolie réussite…

La littérature prolétarienne, j’ai découvert assez tard, même s’il m’était arrivé d’en lire sans le savoir. Et sans le savoir non plus, j’ai un peu suivi – toute proportion gardée ! – le même cheminement de pensée que celui exprimé par Lucien Bourgeois dans ce livre considéré comme « fondateur » de ce mouvement littéraire.

C’est à quarante-trois ans que, poussé par Marcel Martinet, Bourgeois s’est collé à l’écriture de cette autobiographie. Là où le refus de parvenir de Martinet reste tout théorique, celui de Bourgeois, doublé d’un besoin de s’élever culturellement, est boulonné à son milieu : « J’ai compris à la longue, que le mieux que j’avais à faire, si j’étais susceptible de faire quelque chose de bon, était de rester moralement, et à tous les autres points de vue, avec ceux au milieu desquels le sort m’a fait naître. »

Pour Bourgeois, il n’est pas question de se morfondre dans des métiers pénibles ; il a bien essayé de s’élever un peu professionnellement, mais il avait une scoumoune de tous les diables. Issu du sous-prolétariat de la fin du 19ème siècle, il n’arrivera jamais à sortir ses chaussettes trouées de sa gangue de misère. C’est lui le gars de la mistoufle ! Bonne pâte, les patrons lui ont toujours écrasé les arpions jusqu’à ce qu’il trouve un chouette job qui lui plaisait : ouvrier photograveur. Après les patrons, c’est le destin qui le rattrape et l’oblige à laisser tomber, ses yeux se mettant à déconner à plein tube. Il survivra péniblement jusqu’à sa mort prématurée grâce à un misérable job d’employé trouvé par son pote Poulaille.

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Pourtant, il n’a jamais lâché l’affaire Lucien : alors que tout lui interdisait d’accéder à la culture, il a lu tout ce qu’il pouvait trouver, a grugé les bibliothèques pour emprunter des livres que son statut lui interdisait avant de s’y coller lui-même, de prendre sur son maigre temps de repos, sur son sommeil, sur ses dimanches pour écrire dans son petit cahier d’écolier. Des écrits qui seront publiés pour la première fois en 1931 et auxquels rien ne succèdera, personne ne voulant éditer un auteur inconnu, encore moins après sa mort malgré les tentatives de Michel Ragon. Là aussi, et contrairement à la plupart des autres écrivains ouvriers ou paysans, Bourgeois ne réussira pas.

Mais il aura réussi la seule et unique ascension qui lui importait, celle qui lui était interdite : l’ascension morale et intellectuelle d’un prolétaire, émancipé au moins sur ce point-là. Et c’est déjà beaucoup, comme l’appuie la dernière phrase du livre : « Ne semble-t-il pas qu’il est temps que nous prenions pleinement conscience de nous-mêmes ? »

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J’ai trouvé ce livre, et bien d’autres, chez le petit imprimeur-éditeur Plein Chant qui, en-dehors de la très bonne collection Voix d’en bas dans laquelle figure L’Ascension, édite bien d’autres jolis livres.
A lire aussi, la partie consacrée à Lucien Bourgeois par Michel Ragon dans son Histoire de la littérature prolétarienne en France.

Histoire de la littérature prolétarienne en France

Histoire de la littérature prolétarienne en France
Michel Ragon – Albin Michel – 1974

LittProloMichel Ragon, auteur autodidacte, est plus ou moins le « disciple » d’Henry Poulaille, chantre et créateur du courant de la littérature prolétarienne, fatigué qu’il était de ne voir que des bourgeois écrire sur les basses classes. Poulaille s’était donc mis à la tâche, parcourant le pays à la recherche d’artisans, de paysans, d’ouvriers et autre prolos susceptibles d’être édités. Et il en trouva beaucoup.

Ragon prend comme point de départ les chansons de gestes du Moyen-âge, premiers récits populaires selon lui, avant de s’attarder plus longuement sur le XIX° siècle pour finir sur un XX° siècle riche en éditions mais dont les auteurs resteront méprisés et inconnus.

Le livre n’est pas très fluide ni facile à lire de par les énumérations d’ouvrages ou d’auteurs, Ragon se voulant le plus exhaustif possible, s’attardant sur celles et ceux qu’il juge les plus « intéressants ». Parmi ces derniers j’ai personnellement retenu les noms de Nell Doff, prostituée originaire des Pays Bas, Lucien Bourgeois, ouvrier typographe, Constant Malva le mineur de fond et Michel Ragon lui-même.

La difficulté au final étant de pouvoir se procurer certains de ces ouvrages souvent tombés dans l’oubli et rarement réédités. Mais je vous donnerai quelques pistes dans les jours qui viennent…